Pour bien des Québécois·es, le détroit d’Ormuz semble à des années-lumière de l’épicerie du coin. Pourtant, ce passage maritime constitue une artère vitale de notre système alimentaire mondialisé.
Avant la guerre, environ 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers et plus de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié transitaient par le détroit. Depuis le début du conflit, le trafic maritime s’est effondré et demeure une fraction de son niveau d’avant-guerre.
Notre alimentation dépend directement de ces flux énergétiques. Environ 15 % des énergies fossiles consommées dans le monde servent au système alimentaire, de la production agricole jusqu’au transport, à la transformation, au stockage et à l’emballage.
La crise du détroit d’Ormuz a déjà frappé les marchés agricoles mondiaux. Avant la guerre, environ le tiers de l’urée échangée mondialement et près de la moitié du soufre transporté par mer passaient par ce corridor, tandis que sa quasi-fermeture a fait bondir le prix des engrais et perturbé leur disponibilité.
Pour nos producteur·rice·s agricoles, la mécanique est brutale. Le diesel fait fonctionner les tracteurs et le transport, le gaz naturel alimente la fabrication des engrais azotés et la pétrochimie fournit une multitude d’intrants indispensables à l’agriculture industrielle.
Au Québec, l’alimentation est aussi une industrie du mouvement. Le camionnage relie les fermes, les transformateurs, les centres de distribution et les épiceries, de sorte qu’une hausse du diesel traverse rapidement toute la chaîne de valeur.
Les transporteurs répercutent leurs coûts de carburant aux transformateurs, les transformateurs les transmettent aux distributeurs et les distributeurs aux consommateurs. Avec des marges déjà serrées dans plusieurs maillons de la chaîne, la facture finit dans le panier d’épicerie.
La dépendance continue après la ferme. Selon la FAO, 70 % de l’énergie consommée par les systèmes agroalimentaires l’est après la production agricole, notamment pour le transport, la transformation, l’emballage, l’expédition, le stockage et la commercialisation.
La pellicule autour du brocoli, la barquette de viande, les contenants, le transport réfrigéré et l’énergie nécessaire aux usines de transformation dépendent tous d’un système énergétique mondialisé. Une perturbation du pétrole et du gaz se transforme donc rapidement en hausse du coût des aliments.
Les ménages disposent déjà de peu de marge pour encaisser un nouveau choc. Au Canada, l’inflation des aliments achetés en magasin a dépassé l’inflation générale pendant 18 mois consécutifs jusqu’en juillet 2026, tandis que la guerre au Moyen-Orient a directement poussé les prix de l’essence et les coûts de transport à la hausse.
Le détroit d’Ormuz est donc un ingrédient invisible de notre panier d’épicerie. Cette crise expose brutalement notre double dépendance aux importations et aux énergies fossiles, deux dépendances qui transfèrent notre richesse à l’extérieur tout en fragilisant notre autonomie.
Tant que notre système alimentaire reposera sur des chaînes d’approvisionnement mondialisées et une énergie fossile abondante, la sécurité de nos assiettes dépendra de conflits, de détroits et de décisions prises à des milliers de kilomètres du Québec. Une alimentation robuste exige de rapprocher la production, la transformation et la consommation, tout en réduisant radicalement notre dépendance aux énergies fossiles.
Pour les dirigeant·e·s d’entreprise, l’enjeu stratégique consiste à réduire dès maintenant l’exposition aux prix et à la disponibilité du diesel, du gaz naturel, des engrais et des intrants pétrochimiques. Pour les municipalités et les responsables du développement économique et de l’aménagement, il consiste à accélérer simultanément la sortie des énergies fossiles et l’autonomie alimentaire des territoires.
La crise d’Ormuz nous rappelle une réalité physique simple : une société qui ne maîtrise ni son énergie ni son alimentation ne maîtrise pas sa sécurité économique.




