Le Groenland attire aujourd’hui l’attention des grandes puissances pour des raisons qui dépassent largement sa position géographique. Son sous-sol, son accès à l’Arctique et son importance militaire en font un territoire particulièrement stratégique dans un monde où les chaînes d’approvisionnement deviennent plus vulnérables et où les États cherchent à sécuriser davantage leurs ressources critiques. En septembre 2026, les États-Unis, le Danemark et le Groenland ont d’ailleurs conclu un nouvel accord permettant une présence militaire américaine accrue dans l’île.
Trois tendances lourdes renforcent cette importance. La première est le déploiement des énergies renouvelables et l’électrification, qui augmentent la demande pour plusieurs métaux critiques. La deuxième est la hausse rapide des dépenses militaires : les pays de l’OTAN se sont engagés en 2025 à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et aux dépenses liées à la sécurité d’ici 2035. La troisième est l’accélération de la numérisation de l’économie, notamment avec le développement des centres de données et de l’intelligence artificielle.
Dans ce contexte, réduire la dépendance envers la Chine devient un enjeu stratégique pour les États-Unis et plusieurs de leurs alliés. La Chine représentait environ 71 % de l’extraction mondiale de terres rares en 2024 et une part encore plus importante de leur transformation. Ces matériaux sont essentiels à de nombreuses technologies énergétiques, numériques et militaires, notamment les aimants permanents, l’électronique avancée, les satellites et certains systèmes de défense.
Le Groenland possède justement un potentiel minéral important, ce qui contribue à son intérêt stratégique. Il faut toutefois distinguer les ressources géologiques identifiées des réserves réellement exploitables à court terme : extraire et transformer ces ressources dans l’Arctique demeure techniquement, économiquement et environnementalement complexe.
À cette dimension minérale s’ajoute le potentiel pétrolier et gazier offshore. Une évaluation publiée par l’USGS en 2025 estime que la province géologique couvrant l’ouest du Groenland et l’est du Canada pourrait contenir, en moyenne, environ 7,8 milliards de barils de pétrole conventionnel techniquement récupérable non découvert et 91,9 billions de pieds cubes de gaz. Il s’agit toutefois de ressources potentielles, et non de réserves prouvées prêtes à être exploitées.
Le Groenland se retrouve donc au croisement de plusieurs enjeux : sécurité de l’Arctique, défense, chaînes d’approvisionnement, énergie et minerais critiques. L’intérêt américain ne peut pas être réduit à une seule motivation, mais la volonté de limiter les dépendances stratégiques et de sécuriser l’accès à certaines ressources en fait clairement partie.
Pour le Canada et le Québec, cette évolution mérite toute notre attention. Notre territoire possède lui aussi d’importantes réserves d’eau douce, de minerais critiques, d’énergie et de ressources naturelles. Dans un monde où ces actifs prennent davantage de valeur stratégique, ils deviennent aussi davantage exposés aux rapports de force économiques et géopolitiques.
L’eau elle-même n’échappe pas à cette dynamique. En 2022, des chercheurs associés au Stockholm Resilience Centre ont conclu que la limite planétaire liée à l’eau douce avait été dépassée, notamment en intégrant les perturbations de l’« eau verte », soit l’eau disponible dans les sols et pour les végétaux.
Pour nous, la question n’est donc pas de prédire qu’une grande puissance cherchera demain à s’approprier les ressources canadiennes. Elle consiste plutôt à reconnaître que l’énergie, les minerais, l’eau et le territoire redeviennent des actifs stratégiques dans un monde plus contraint.
Cette réalité devrait nous amener à repenser la robustesse économique de nos entreprises et de nos territoires : quelles ressources devons-nous protéger, quelles dépendances devons-nous réduire et quelles capacités devons-nous développer pour conserver davantage de marge de manœuvre lorsque les rapports de force se durcissent ?




