Publié en 1986, The E-Myth de Michael E. Gerber demeure étonnamment actuel. C’est une lecture que nous recommandons à tous les entrepreneurs, notamment pour une idée aussi simple que puissante : la majorité des entreprises sont créées par des techniciens qui maîtrisent profondément leur métier et décident un jour de bâtir leur propre entreprise.

Gerber explique qu’un dirigeant doit apprendre à jouer trois rôles complémentaires. Le technicien vit dans le présent : il produit, livre et règle les problèmes du quotidien. Le gestionnaire regarde le passé : il analyse les résultats, contrôle les coûts, suit les indicateurs et améliore la performance. L’entrepreneur regarde vers le futur : il observe les transformations, anticipe les vulnérabilités et les occasions, puis imagine ce que l’entreprise devra devenir.

Après 36 ans à côtoyer des milliers de dirigeants, cette grille de lecture correspond remarquablement bien à notre expérience. Nous estimons qu’environ 80 % des entreprises sont fondées par des techniciens, 15 % par des gestionnaires et à peine 5 % par de véritables entrepreneurs au sens où Gerber l’entend. Cette répartition façonne profondément la manière dont les PME sont dirigées.

Lorsqu’un technicien fonde une entreprise et embauche ses premiers employés, l’un des premiers rôles structurants est souvent celui de gestionnaire responsable de la comptabilité et de l’administration. Il permet de suivre les chiffres, gérer les obligations gouvernementales et structurer l’entreprise. C’est exactement ce que j’ai fait moi-même il y a plus de 30 ans.

Gerber propose qu’un dirigeant consacre environ le tiers de son temps à chacun des trois rôles. Dans la réalité, les fondateurs techniciens consacrent souvent l’essentiel de leurs journées aux opérations, tandis que le gestionnaire mesure et organise ce qui vient de se produire. La préparation du futur reçoit alors une fraction du temps et de l’attention.

Cette asymétrie devient particulièrement risquée aujourd’hui. L’intelligence artificielle progresse rapidement, les tensions géopolitiques reconfigurent les chaînes d’approvisionnement, la croissance économique ralentit dans plusieurs économies avancées et des modèles d’affaires autrefois solides deviennent plus vulnérables. Une entreprise performante aujourd’hui peut rapidement perdre sa pertinence lorsque son environnement change plus vite qu’elle.

Le défi existe aussi pour les fondateurs naturellement entrepreneurs. Le gestionnaire s’appuie sur le rétroviseur pour comprendre ce qui s’est passé, tandis que l’entrepreneur observe l’horizon pour imaginer ce qui pourrait arriver. Ces deux capacités demandent des modes de pensée très différents et deviennent difficiles à incarner simultanément lorsque l’entreprise grandit.

C’est notamment pour cette raison que plusieurs entreprises confient éventuellement leur direction à des gestionnaires professionnels. Cette transition apporte discipline, structure et efficacité, mais elle peut aussi déplacer l’attention vers l’optimisation du modèle d’affaires existant. L’histoire économique regorge d’entreprises extrêmement bien gérées qui ont excellé à perfectionner leur modèle jusqu’au jour où le marché en exigeait un autre.

Dans la majorité des PME, beaucoup de personnes sont payées pour gérer le présent et plusieurs pour mesurer le passé. La robustesse de l’entreprise dépend aussi d’une troisième responsabilité : consacrer du temps, des compétences et des ressources à préparer délibérément son futur.