Depuis les années 1960, la croissance du PIB réel par habitant au Canada ralentit nettement d’une période à l’autre. Elle atteignait en moyenne 3,1 % par année entre 1961 et 1979, puis 1,5 % entre 1980 et 1999 et 1,1 % entre 2000 et 2019. Plus récemment, le PIB réel par habitant a reculé de 1,3 % en 2023 et de 1,4 % en 2024, avant de progresser d’environ 0,6 % en 2025.

Cette tendance lourde traduit une réalité fondamentale : plus une économie grossit, plus maintenir sa croissance devient exigeant. Il faut entretenir davantage d’infrastructures, gérer davantage de complexité, mobiliser plus de ressources et exploiter des gisements souvent plus coûteux et plus difficiles d’accès, tout en assumant des impacts environnementaux et sociaux croissants.

Depuis plusieurs décennies, nous compensons ces contraintes par l’endettement, la financiarisation, la spéculation, la surconsommation et une confiance immense dans la capacité des technologies à repousser les limites. Ces mécanismes permettent parfois de prolonger la trajectoire, mais les activités économiques demeurent ultimement dépendantes de l’énergie, des matières et de la capacité des écosystèmes à absorber nos rejets.

Pour les entreprises B2C, les conséquences sont directes. Au Québec, la consommation des ménages représente près de 60 % du PIB réel. Lorsque la richesse par habitant progresse moins rapidement et que les inégalités augmentent, les ménages arbitrent davantage leurs dépenses, la concurrence s’intensifie et la croissance des entreprises dépend de plus en plus des parts de marché gagnées sur leurs concurrents.

Le même phénomène se transmet aux entreprises B2B. Plusieurs vendent à des entreprises qui servent directement les consommateurs et qui, lorsque leurs ventes ralentissent, réduisent leurs dépenses, reportent leurs investissements et renégocient leurs fournisseurs. Le ralentissement finit ainsi par se propager dans une grande partie des chaînes de valeur.

Les gouvernements vivent la même tension. Une économie qui crée moins de richesse par habitant génère moins de marge de manœuvre fiscale au moment même où les besoins en santé, en infrastructures et en services publics augmentent. Les nouvelles taxes, tarifications et charges permettent de financer une partie de ces besoins, tout en exerçant une pression supplémentaire sur le revenu disponible et la consommation.

L’innovation jouera évidemment un rôle majeur dans cette transformation. Elle permettra d’améliorer l’efficacité, de réduire certaines consommations de ressources et de repousser plusieurs contraintes, mais elle évoluera toujours à l’intérieur des lois de la physique et des capacités réelles des écosystèmes.

Les innovations les plus déterminantes du XXIe siècle seront donc aussi sociales, économiques et organisationnelles. Elles devront permettre aux entreprises, aux municipalités et aux gouvernements de répondre aux besoins essentiels avec moins de ressources, davantage de contraintes et une croissance beaucoup plus faible que celle connue au XXe siècle.

Le défi stratégique consiste maintenant à apprendre à créer de la valeur, maintenir la qualité de vie et bâtir des entreprises et des territoires robustes dans un monde où la croissance par habitant devient de plus en plus difficile à soutenir.