La transformation rapide et subie de l’économie créera de nombreux zombies d’ici 2040 : des secteurs, des produits et des services dont la décroissance deviendra inévitable, mais dans lesquels nous continuerons d’investir du capital, des infrastructures et de l’argent public comme si leur avenir était garanti.
Les contraintes s’accumulent déjà : ralentissement structurel de la croissance économique depuis les années 1970, surendettement public et privé, inflation structurelle, raréfaction des ressources énergétiques et naturelles, destruction d’emplois par l’intelligence artificielle, arrivée prochaine des robots humanoïdes et multiplication des conflits géopolitiques. Notre économie entre dans un monde plus contraint pendant que plusieurs stratégies continuent d’être construites pour un monde d’abondance.
De nombreux secteurs et entreprises projettent encore leur croissance sur des hypothèses qui ressemblent davantage à des actes de foi qu’à de la stratégie. Ils prolongent les courbes du passé en supposant que l’énergie, les matières, le financement, les consommateurs et la stabilité géopolitique seront toujours au rendez-vous.
Prenons l’automobile. L’électrification du secteur suppose que l’économie mondiale continuera de croître d’environ 3 % par année, que le parc automobile poursuivra son expansion, que des milliards de véhicules pourront être remplacés par des véhicules électriques d’ici 2050, que les métaux et les matériaux nécessaires seront disponibles en quantité suffisante à un coût abordable et qu’une classe moyenne assez prospère continuera d’acheter des véhicules individuels.
Une croissance économique de 3 % par année signifie pourtant un doublement de l’économie mondiale en environ 24 ans. D’ici 2050, nous chercherions donc à faire fonctionner une économie presque deux fois plus grosse sur la même planète, avec les mêmes stocks géologiques et des écosystèmes déjà profondément dégradés.
Une économie deux fois plus grosse n’est pas virtuelle. Elle exige davantage d’énergie, de métaux, de minéraux, d’infrastructures, de transport et de capacité d’absorption des écosystèmes, alors que sept des neuf limites planétaires sont déjà dépassées.
La technologie ne fait pas disparaître cette matérialité. Elle permet d’extraire plus vite, de produire davantage, d’augmenter les usages et de complexifier l’économie, ce qui accroît à son tour les besoins énergétiques, matériels et financiers. Les gains d’efficacité alimentent alors de nouveaux usages : c’est le paradoxe de Jevons appliqué à une économie obsédée par la croissance.
Dans une métacrise où les contraintes physiques, économiques, sociales et géopolitiques se renforcent mutuellement, continuer à bâtir des stratégies sur ces hypothèses relève de l’aveuglement. Une stratégie robuste commence précisément par tester les hypothèses que tout le monde préfère tenir pour acquises.
Chez Coboom, nous proposons un test très simple aux dirigeant·e·s et aux décideurs publics : investiriez-vous votre maison, votre épargne et votre fonds de retraite sur ces hypothèses? Si vous refusez de risquer votre patrimoine personnel, la même prudence devrait s’appliquer lorsque l’argent investi appartient aux contribuables.
Le fiasco Northvolt au Québec illustre cette logique. Des centaines de millions ont été mobilisés autour d’une trajectoire de croissance du marché des batteries présentée comme presque certaine, alors que des capacités massives étaient construites simultanément ailleurs dans le monde et que les contraintes économiques, matérielles et commerciales s’accumulaient.
Les montages financiers peuvent repousser le moment de vérité, mais ils ne modifient ni les besoins matériels ni les limites physiques. Lorsqu’un marché, une technologie ou un modèle d’affaires repose sur une accumulation d’hypothèses fragiles, la sophistication financière ne transforme pas cette fragilité en robustesse.
Les mêmes hypothèses soutiennent actuellement un autre secteur que nous considérons comme le frère jumeau de l’automobile. Lui aussi repose sur une clientèle solvable, une mobilité individuelle massive, une énergie abondante et des infrastructures gigantesques; il subit aujourd’hui des tensions sur le kérosène qui reviendront avec le plafonnement de la production pétrolière.
Vous avez probablement deviné lequel. Le prochain zombie est peut-être déjà en train de décoller.




