Depuis la première révolution industrielle, il y a plus de deux siècles, les entreprises cherchent à produire davantage avec moins de travail humain. Pendant trois révolutions industrielles, cette quête a surtout remplacé le travail physique par des machines toujours plus puissantes, rapides et productives.

Avec l’intelligence artificielle, nous franchissons un nouveau seuil. Pour la première fois à cette échelle, ce n’est plus seulement le travail manuel qui peut être automatisé, mais une part croissante du travail intellectuel : rédiger, analyser, programmer, traduire, concevoir, rechercher ou conseiller.

Cette nouvelle économie repose notamment sur une unité encore peu connue : le jeton. Les modèles d’IA découpent l’information en jetons pour la traiter; chaque question, chaque document analysé et chaque réponse générée en mobilisent une certaine quantité.

Pour plusieurs services d’IA, ces jetons deviennent aussi une unité de facturation. Pendant des décennies, les entreprises ont acheté des heures de travail humain; elles commencent maintenant à remplacer certaines de ces heures par de la puissance de calcul facturée selon les volumes d’information traités.

Mais les jetons n’ont rien d’immatériel. Derrière eux se trouvent des semi-conducteurs, des serveurs, des centres de données, des réseaux électriques, des systèmes de refroidissement, des métaux, de l’eau et d’immenses quantités d’énergie.

L’IA repose ainsi sur une infrastructure industrielle gigantesque dont l’expansion exerce une pression croissante sur nos systèmes énergétiques et matériels. Une partie de cette énergie provient encore du charbon en Chine et du gaz naturel aux États-Unis. La technologie la plus avancée du XXIe siècle dépend donc encore en partie de combustibles formés à partir d’organismes ayant capté l’énergie du Soleil il y a des millions d’années.

Le bouleversement ne s’arrête toutefois pas à l’énergie. Lorsqu’une tâche auparavant réalisée par une personne salariée est transférée vers un modèle d’IA, une partie de l’argent qui rémunérait du travail humain est redirigée vers ceux qui possèdent les modèles, les semi-conducteurs, les infrastructures infonuagiques et les centres de données.

Nous passons ainsi progressivement d’une économie qui rémunère des heures humaines à une économie qui achète de la puissance de calcul à un nombre relativement restreint d’acteurs mondiaux. La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’emplois seront transformés ou automatisés, mais aussi qui possédera ces nouvelles machines intellectuelles et qui captera les gains de productivité qu’elles généreront.

Pendant deux siècles, l’automatisation a surtout remplacé des muscles par des machines. Elle commence maintenant à remplacer des heures de travail intellectuel par des jetons et, sans mécanismes capables de redistribuer les gains de productivité, cette transformation pourrait accélérer considérablement la concentration de la richesse.

La révolution de l’IA ne sera donc pas seulement technologique. Elle sera aussi économique et sociale, et la façon dont nous répartirons ses gains déterminera si elle enrichit largement nos sociétés ou si elle transfère encore davantage de richesse de la classe moyenne vers ceux qui possèdent les infrastructures qui lui donnent vie.