Durabilité faible et durabilité forte : cette distinction change complètement la manière dont les entreprises et les municipalités abordent leur développement.

Dans nos publications précédentes, nous avons critiqué plusieurs paradigmes économiques dominants, dont celui du développement durable. Ils poursuivent une croissance infinie dans un monde fini, ignorent les limites biophysiques et fragilisent les individus, les entreprises et les territoires.

Derrière le terme « développement durable » se cachent deux visions radicalement différentes : la durabilité faible et la durabilité forte. Leur différence fondamentale tient à une question simple : peut-on remplacer le capital naturel détruit par une autre forme de capital?

La durabilité faible répond oui. Elle repose sur le principe de substitution : tant que la destruction d’un capital est compensée par la création d’un autre capital, le développement demeure considéré comme durable.

Prenons une coupe à blanc. Une forêt est détruite pour transformer du capital naturel en capital financier, puis une partie de ce capital financier est réinvestie dans des plantations afin de régénérer une partie du capital naturel et de poursuivre l’activité forestière.

Le bilan comptable peut sembler équilibré, mais le bilan écologique ne l’est pas. Le vivant a été détruit, les sols et les habitats ont été dégradés et une plantation d’arbres ne recrée pas l’écosystème disparu.

La durabilité faible pousse cette logique encore plus loin en donnant une valeur financière à ce qui rend notre existence possible. Les crédits carbone transforment ainsi la stabilité climatique en actif échangeable, comme si quelques écritures comptables pouvaient compenser la dégradation du système climatique.

La durabilité forte change complètement de logique. Elle reconnaît que certains capitaux naturels sont critiques, non substituables et doivent être préservés parce que l’économie et la société dépendent directement de leur fonctionnement.

Reprenons notre forêt. La coupe à blanc cède la place aux coupes de jardinage ou aux coupes progressives afin de maintenir un écosystème fonctionnel et de préserver le vivant, quitte à générer moins de capital financier.

Cette logique change profondément les décisions. La durabilité forte oblige à revoir les ambitions, les modèles d’affaires, le développement économique et l’aménagement du territoire, puis à choisir les activités à maintenir, à transformer et à abandonner.

Voilà pourquoi elle demeure marginale. Elle impose des limites, des renoncements et une redistribution des ressources, trois réalités qui heurtent directement le paradigme de croissance qui structure encore nos décisions économiques et politiques.

Confondre durabilité faible et durabilité forte entretient l’illusion que nos entreprises et nos territoires se transforment. En réalité, une grande partie du développement durable actuel se contente de verdir un système économique qui continue de détruire le capital naturel dont il dépend.

Ce système rencontre maintenant les limites physiques qu’il refuse d’intégrer : épuisement des énergies fossiles, épuisement des ressources naturelles et dépassement des limites biophysiques de la Terre. Plus nous retardons cette transformation, plus nous détruisons nos propres conditions de développement socioéconomique.

Nous compensons alors les contraintes physiques par toujours plus de dette publique et privée afin de maintenir artificiellement la croissance. Verdir cette fuite en avant ne la rend pas durable.