Dès la fin des années 1980 et le début des années 1990, notre fondateur, Jean-Pierre Dubé, ingénieur en production automatisée de l’École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal, travaillait déjà sur des applications industrielles de l’intelligence artificielle. Il a notamment conçu un réseau de neurones pour piloter un procédé industriel, puis un système expert destiné à formaliser les savoirs d’un ingénieur en métallurgie partant à la retraite.

Depuis, nous suivons de près l’évolution de l’intelligence artificielle, convaincus qu’elle finirait par transformer profondément nos façons de travailler. Ce moment est arrivé.

En 1965, Gordon Moore anticipait que la puissance des puces doublerait environ tous les deux ans. Des décennies plus tard, les travaux sur les lois d’échelle de l’IA ont montré que les performances des modèles progressent avec l’augmentation des données, de la taille des modèles et de la puissance de calcul. Nous ne sommes donc plus devant une simple amélioration d’un outil numérique, mais devant une accélération technologique qui touche progressivement presque toutes les activités intellectuelles.

Nous considérons l’IA comme une technologie à usage général, au même titre que la machine à vapeur, l’électricité, le téléphone ou Internet. Ces technologies ne se contentent pas d’améliorer quelques tâches : elles transforment les entreprises, les métiers, les compétences recherchées et, éventuellement, la structure même de l’économie.

Au début de la première révolution industrielle, les artisans du mouvement luddite se sont opposés à une mécanisation qui menaçait directement leur savoir-faire et leur autonomie. Deux siècles plus tard, une rupture semblable atteint cette fois le travail intellectuel. Une partie des tâches autrefois réservées aux personnes hautement qualifiées peut maintenant être réalisée, accélérée ou automatisée par des machines.

Depuis les Trente Glorieuses, nous avons progressivement associé la réussite professionnelle aux études supérieures et au passage du travail manuel vers le travail intellectuel. Le bureau, le diplôme et, plus tard, le clavier sont devenus des symboles de mobilité sociale et de création de valeur.

Nous pensons que plusieurs emplois intellectuels pourraient connaître un recul important d’ici 2030. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes, qui ont contribué à l’essor des emplois du savoir, l’IA pourrait modifier cette dynamique et revaloriser certaines activités beaucoup plus difficiles à automatiser. Construire, réparer, installer, cultiver, soigner, accompagner ou intervenir physiquement dans des environnements complexes pourraient ainsi conserver une valeur humaine beaucoup plus difficile à remplacer.

Plusieurs emplois intellectuels, particulièrement dans les services professionnels, pourraient même devenir des emplois « Zombies » : encore nombreux et économiquement viables aujourd’hui, mais engagés dans une trajectoire de déclin rapide. Lorsque la machine peut produire en quelques secondes une analyse, un texte, un modèle, un dessin technique ou une programmation qui nécessitait auparavant plusieurs heures de travail humain, la valeur économique de certaines compétences change inévitablement.

Une part croissante de nos savoirs étant transférée aux machines, les générations Y, Z et Alpha devront probablement miser sur une combinaison différente de compétences manuelles, relationnelles et numériques. Les longues études ne garantiront plus à elles seules une forte valeur sur le marché du travail, et les cégeps comme les universités devront repenser leurs programmes, leurs méthodes d’apprentissage et parfois même leur rôle.

Après plusieurs décennies à valoriser le passage du marteau au clavier, nous pourrions entrer dans une période où savoir bâtir, réparer, soigner, cultiver et interagir avec les autres retrouvera une place centrale dans l’économie.